- Mais vous avez travaillé le rappel, cette semaine ?
- Ah ben non, ça le salit !
- ................????????
Et le pire, c'est qu'elle m'en a pris pour 10 cours !
Allô ?
Une voix chaude et franche au téléphone. Une de ces voix qui me rassurent, qui me disent « je ne suis pas un crétin à chien-chien, j’ai seulement besoin de
conseils ». Au bout du fil, M. P…, la quarantaine, père célibataire. Pour consoler ses filles après sa récente séparation d’avec sa femme, il leur a enfin offert leur rêve. Et ce rêve, ils
sont allés le chercher ensemble dans un refuge de la région. Le rêve s’appelle Sherlock. C’est un adorable croisé beagle/griffon. Mais le rêve a lui-même un rêve incompatible avec sa nouvelle
famille : Sherlock rêve de liberté, il veut partir là où son flair le porte, n’écoutant que sa truffe, ses oreilles battant la poussière. Or, la nouvelle famille de Sherlock habite en
banlieue, dans un pavillon avec jardin.
Le beagle étrangement hirsute a maintenant 10 mois et depuis quelques temps, il se fait la belle. Cinq fois que le père le retrouve chez le voisin, ou pire, quelque part là-bas, au bord de la route.
M. P... a déjà consolidé le grillage du jardin, mais Sherlock est trop motivé et trop malin pour se laisser coffrer par un simple bout de ferraille. A coups de crocs, à coups de pattes, à s’en lacérer la truffe, il arrache, il déchire, il déterre. L’autre côté… C’est sa seule obsession.
Notre père de famille est effondré. C’est qu’il l’aime, le Sherlock. Et les filles, encore plus ! C’est leur confident, le seul capable d’entendre leur chagrin, de les consoler sans les juger. Mais Sherlock, il ne veut pas être un copain, un frère, une oreille attentive. Ce qu’il veut, lui, c’est courir le nez au vent.
Je n’aime pas ce genre de cas. Je sais qu’il sera extrêmement difficile de régler la situation. Certes, notre père de famille a fait quelques erreurs, mais rien de bien méchant. Au début, il s’est fâché en voyant Sherlock revenir de si loin. Il a eu peur pour son chien, il a cru bien faire, mais en voulant le protéger, il l’a dégoûté un peu plus de son jardin. Alors, M. P... en a assez. Il sent son chien malheureux ; lui-même s’inquiète toute la journée à l’idée de retrouver son jardin vide le soir. Le rêve de ses filles est devenu son cauchemar. Il n’en peut plus ; je suis sa « dernière chance ». Brrr, je déteste ce mot. Ensuite, ce sera retour à la case SPA. Quelle pression sur mes épaules !
Un peu mal à l’aise, j’écoute l’histoire de ce chiot devenu trop grand dans sa tête pour son petit jardin, trop grand pour n’importe quel jardin, d’ailleurs. Je fais le tour de la propriété, je donne les conseils d’usage, je suggère quelques idées pour occuper le toutou dans le jardin, lui faire aimer son petit territoire, mais au fond de moi, je m’entends dire « bla, bla, bla… ». Et dans le regard si doux du petit Sherlock, je le lis aussi, ce « bla, bla, bla »…
Alors, j’anticipe. J’explique au monsieur que si le griffon repart à la SPA, il risque d’entrer dans le cercle infernal des abandons en série : adopté, fugué, abandonné – adopté, fugué, abandonné… M. P... écoute, et entend. Un homme bien. Une famille bien.
Pendant quelques jours, les conseils semblent quand même fonctionner. Les P... reprennent espoir. Mais très vite, Sherlock est rattrapé par ses démons. Ultime tentative : la famille investit dans une clôture électrique. Quand le chien s’en approche, son collier émet un bip, puis s’il avance encore, une décharge. Mais Sherlock, il s’en fiche. Sa soif de liberté est plus forte que tout. Il endure le choc et franchit la barrière, une fois de plus. Mais voilà, lorsqu’il consent à revenir, il hésite à repasser cette douloureuse clôture. Cette fois, la motivation est moins forte. Il décide de repartir à l’aventure… Trois jours.
Cette dernière péripétie, c’est M. P... qui me l’a racontée, dans un mail où il m’expliquait qu’il avait envoyé Sherlock chez un agriculteur, en rase campagne. Il ne pouvait pas le mettre à la SPA et a finalement trouvé cette solution. Les filles sont inconsolables, le père est effondré. Ils ne sont pas près de reprendre un chien, m’expliquent-ils. Ils l’aimaient si fort, leur petit griffon. Sherlock, lui, a peut-être trouvé son bonheur. Pour une fois, c’est le chien qui aura eu le dernier mot.
Etrange conclusion, douce amère. On pense choisir son chien, on pense lui offrir une belle vie, mais en réalité, c’est le chien qui nous choisit, qui choisit sa vie… Et contre ça, tous les éducateurs, toutes les clôtures électriques du monde ne peuvent rien.
Je sonne… Tiens, tiens ! Pas d’aboiement derrière la porte. Un silence religieux. Etonnant, d’autant plus que je viens voir une « petite terreur » de 9 mois. La porte s’ouvre. Un homme affable m’accueille. La cinquantaine, une tête de chirurgien. J’aperçois par-dessus son épaule un appartement vaste et lumineux. Reluisant, même. Tout est parfaitement à sa place. Etonnant, encore une fois. Pas le genre d’appartement dans lequel sévit un chiot en pleine crise d’ado. Et d’ailleurs, il est où, ce chiot ?
- Bonjour. Le « monstre » n’est pas là ?
- Si, si. Il est sur le balcon.
- Ah, très bien.
Parfois, les maîtres préfèrent isoler le chien dans une pièce quand on sonne à la porte, pour éviter les débordements. Dans ce cas, c’est sur le balcon. Soit.
Le maître m’invite gentiment à m’asseoir et commence à me parler de son incontrôlable chien destructeur. Un regard circulaire à l’appartement impeccable. Je griffonne sur ma fiche : « destructions ? ». Au bout d’un quart d’heure, j’interromps le monsieur :
- Comment s’appelle votre chien ?
- Attila.
Je plaisante :
- Il porte bien son nom !
Sourire du maître.
- Oui !
- On va peut-être le faire entrer, que je voie comment il se comporte.
- Ah non ! Dès qu’il entre, il fait des bêtises !
- Eh bien justement, ça serait l’occasion de voir comment on peut y remédier.
Je commence à me dire que ce chien passe le plus clair de son temps sur le balcon de 10 m carrés. Je persuade finalement le chirurgien de faire entrer l’éventreur de coussins. La bonne, que je n’avais pas encore remarquée, va ouvrir la porte du balcon, puis fait un bond sur le côté. Elle n’est visiblement pas très « chiens ». Le loubard arrive, frétillant. Un petit Welsh Terrier tout content de voir du monde. Je regarde en souriant ce petit bout de chien venir vers nous, quand le maître devient rouge :
- Ah ! Vous voyez ! Qu’est-ce que je vous disais !
- Euh, non, quoi ?
- Il a marché sur le tapis !!!
Je n’ai jamais revu Attila. Je pense qu’il vit encore sur le balcon, s’il n’est pas à la SPA…
J’aurais pu intituler ce blog « Derrière la porte… ». Je ne suis ni serrurier, ni fan de rugby (je vous laisse méditer là-dessus), mais mon quotidien se résume souvent à une question clé : « qu’est-ce qui m’attend derrière cette porte ? ».
Je suis éducateur canin. Educatrice comportementaliste, si vous préférez. Une partie de la semaine, je patauge dans la boue avec un chien au bout de ma longe. Le reste du temps, je vais au domicile des particuliers, idéalement pour leur en apprendre plus sur la communication et le comportement canins, parfois malheureusement simplement pour que Médor « obéisse ».
- Alors dites-moi, quel serait votre objectif ?
- Ben… qu’il obéisse. Que vous lui expliquiez que Non, c’est Non.
Ok, super… Bon, ben on va faire ça, alors…
Mais revenons à notre fameuse porte. Derrière elle se cache non seulement le chien que je vais rencontrer, mais aussi ses maîtres, leur mode de vie, leur personnalité, leur intimité, leurs failles, leurs espoirs et parfois leur désespoir. Déjà, sur le pas de la porte, j’analyse tout ce que je vois, ou surtout ce que j’entends. Et je prends des notes mentalement.
Un chien qui aboie frénétiquement. Des griffes qui raclent la poignée. Une femme qui rassure : « Gentil… C’est la dame qui va s’occuper de toi » ou au contraire, qui menace « Tais- toi ! Tu vas voir, la dame, elle va s’occuper de toi ! ».
J’écoute, j’attends. Je range mon bonnet qui pourrait faire peur au chien, mon écharpe qu’il risquerait d’attraper. Ca y est. Je suis prête.
La porte s’ouvre, et une nouvelle aventure commence.
Ces aventures qui composent mon quotidien, toutes à la fois si semblables et si différentes, j’ai décidé de vous les faire partager dans ce blog. Vous me suivrez derrière la porte des maîtres, pour découvrir leurs motivations, leurs fragilités et leurs forces, leur ténacité ou leur lassitude. Vous partagerez mes doutes, mes peurs, mes joies, mes incompréhensions, mes ras le bol. J’espère ainsi vous faire découvrir de l’intérieur le métier d’éducateur canin à domicile. Un métier-passion qui, s’il en fait rêver plus d’un, est loin d’être de tout repos.
PS : pour des raisons évidentes de confidentialité, je garderai l’anonymat, et tous les noms mentionnés dans ce blog seront modifiés.