Sherlock le fugueur : chacun ses rêves

Publié le par Dog bless you

Allô ?

Une voix chaude et franche au téléphone. Une de ces voix qui me rassurent, qui me disent « je ne suis pas un crétin à chien-chien, j’ai seulement besoin de conseils ». Au bout du fil, M. P…, la quarantaine, père célibataire. Pour consoler ses filles après sa récente séparation d’avec sa femme, il leur a enfin offert leur rêve. Et ce rêve, ils sont allés le chercher ensemble dans un refuge de la région. Le rêve s’appelle Sherlock. C’est un adorable croisé beagle/griffon. Mais le rêve a lui-même un rêve incompatible avec sa nouvelle famille : Sherlock rêve de liberté, il veut partir là où son flair le porte, n’écoutant que sa truffe, ses oreilles battant la poussière. Or, la nouvelle famille de Sherlock habite en banlieue, dans un pavillon avec jardin. 


Le beagle étrangement hirsute a maintenant 10 mois et depuis quelques temps, il se fait la belle. Cinq fois que le père le retrouve chez le voisin, ou pire, quelque part là-bas, au bord de la route.

M. P... a déjà consolidé le grillage du jardin, mais Sherlock est trop motivé et trop malin pour se laisser coffrer par un simple bout de ferraille. A coups de crocs, à coups de pattes, à s’en lacérer la truffe, il arrache, il déchire, il déterre. L’autre côté… C’est sa seule obsession.


Notre père de famille est effondré. C’est qu’il l’aime, le Sherlock. Et les filles, encore plus ! C’est leur confident, le seul capable d’entendre leur chagrin, de les consoler sans les juger. Mais Sherlock, il ne veut pas être un copain, un frère, une oreille attentive. Ce qu’il veut, lui, c’est courir le nez au vent.


Je n’aime pas ce genre de cas. Je sais qu’il sera extrêmement difficile de régler la situation. Certes, notre père de famille a fait quelques erreurs, mais rien de bien méchant. Au début, il s’est fâché en voyant Sherlock revenir de si loin. Il a eu peur pour son chien, il a cru bien faire, mais en voulant le protéger, il l’a dégoûté un peu plus de son jardin. Alors, M. P... en a assez. Il sent son chien malheureux ; lui-même s’inquiète toute la journée à l’idée de retrouver son jardin vide le soir. Le rêve de ses filles est devenu son cauchemar. Il n’en peut plus ; je suis sa « dernière chance ». Brrr, je déteste ce mot. Ensuite, ce sera retour à la case SPA. Quelle pression sur mes épaules !

Un peu mal à l’aise, j’écoute l’histoire de ce chiot devenu trop grand dans sa tête pour son petit jardin, trop grand pour n’importe quel jardin, d’ailleurs. Je fais le tour de la propriété, je donne les conseils d’usage, je suggère quelques idées pour occuper le toutou dans le jardin, lui faire aimer son petit territoire, mais au fond de moi, je m’entends dire « bla, bla, bla… ». Et dans le regard si doux du petit Sherlock, je le lis aussi, ce « bla, bla, bla »…

Alors, j’anticipe. J’explique au monsieur que si le griffon repart à la SPA, il risque d’entrer dans le cercle infernal des abandons en série : adopté, fugué, abandonné – adopté, fugué, abandonné… M. P... écoute, et entend. Un homme bien. Une famille bien.


Pendant quelques jours, les conseils semblent quand même fonctionner. Les P... reprennent espoir. Mais très vite, Sherlock est rattrapé par ses démons. Ultime tentative : la famille investit dans une clôture électrique. Quand le chien s’en approche, son collier émet un bip, puis s’il avance encore, une décharge. Mais Sherlock, il s’en fiche. Sa soif de liberté est plus forte que tout. Il endure le choc et franchit la barrière, une fois de plus. Mais voilà, lorsqu’il consent à revenir, il hésite à repasser cette douloureuse clôture. Cette fois, la motivation est moins forte. Il décide de repartir à l’aventure… Trois jours.


Cette dernière péripétie, c’est M. P... qui me l’a racontée, dans un mail où il m’expliquait qu’il avait envoyé Sherlock chez un agriculteur, en rase campagne. Il ne pouvait pas le mettre à la SPA et a finalement trouvé cette solution.  Les filles sont inconsolables, le père est effondré. Ils ne sont pas près de reprendre un chien, m’expliquent-ils. Ils l’aimaient si fort, leur petit griffon. Sherlock, lui, a peut-être trouvé son bonheur. Pour une fois, c’est le chien qui aura eu le dernier mot.

Etrange conclusion, douce amère. On pense choisir son chien, on pense lui offrir une belle vie, mais en réalité, c’est le chien qui nous choisit, qui choisit sa vie… Et contre ça, tous les éducateurs, toutes les clôtures électriques du monde ne peuvent rien.

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les Scroumpfs 06/04/2010 13:37


tellement vrai... au final c'est toujours le chien qui décide de rester, ou partir à l'aventure....


Babylone 03/04/2010 10:02


A la campagne le jeune Sherlok sera sans doute plus heureux. Mais un chien fugueur à la campagne continuera à fuguer, la tentation est encore plus grande. Et les dangers ne sont pas inexistants.Ma
chienne Saluki (lévrier persan) a disparu il y a 2 ans. Volatilisée, personne ne l'a revue et nous habitons en pleine campagne.
Comme pour Sherlok, la cloture électrique n'était qu'un petit inconvénient pour elle. Elle criait mais elle passait!


Dog bless you 03/04/2010 19:23



C'est vrai, il fuguera de toute façon, mais je crois que la personne qui l'a récupéré s'en fiche un peu... C'est la vraie cambrouse...



anlo 15/03/2010 14:47


triste pour cette famille...
mais en effet, *chien de jardin* n'est pas plus heureux qu'un autre.
il y a les refuges qui peuvent prendre le temps de bien placer leur chien, ils ont pu prendre le temps de les connaître, et les autres, dans l'urgence on place, il faut de la place pour les
suivants qui attendent attachés à la grille ....


Dog bless you 15/03/2010 16:54


"Attachés à la grille"... Ca sent le vécu...


Soledad 12/03/2010 21:13


Oui une histoire douce amère qui prouve bien que l'homme ne peut pas tout maitriser dans les histoires de coeur


Oriya Duseul 10/03/2010 19:32


Chez certains le goût de la liberté est meilleur que tout...

On croit toujours pouvoir réussir, certes le chien choisit sa vie, mais l'Homme ne choisit-il pas aussi la vie qu'il veut lui donner ?
Cet article amène une question : le replacement des chiens en refuge, comment donner les moyens aux associations ou aux structures d'aider les gens à bien choisir leur compagnon à 4 pattes ?

ps : le passage sur la clôture électrique est saisissant de vérité. Belle allégorie.


Dog bless you 10/03/2010 20:24


Oui, pas évident quand on adopte un chien de savoir si on va pouvoir faire son bonheur. Toujours le problème des "chiens de jardin" qui voudraient voir si l'herbe est plus verte ailleurs...
Quant aux refuges, ils font ce qu'ils peuvent, mais beaucoup n'ont pas encore compris qu'un jardin n'était pas garant du bonheur du chien. Il faudrait informer plus et mieux, les futurs maîtres,
mais aussi les gérants de refuges et d'asso, qui ont encore parfois un train de retard... Plus d'éducateurs canins ou de comportementalistes dans les refuges, ça ne serait pas une mauvaise
chose...